Paroles solidaires !
De retour d'Hiroschima
Des jeunes partis au Japon avec le Mouvement de la paix livrent à cg94.fr, leurs impressions et leurs et leurs réflexions.
Plusieurs dizaines de jeunes hommes et femmes faisaient partie de l’importante délégation de cent trente personnes rassemblée par le Mouvement de la paix pour les cérémonies commémoratives des deux bombardements atomiques des 6 et 9 août 1945, dont le bilan total dépasse sans doute plus de 400 000 morts. Nombre d’entre eux sont des militants associatifs et ont pu faire ce voyage au Japon en partenariat avec leurs associations et des collectivités locales, comme les conseils généraux de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, dont plusieurs élus ont fait également le voyage. Ils nous confient leurs impressions.
Nina Langlois, vingt ans, prépare un BTS de gestion en alternance, milite à ATD Quart-Monde.
Mardi 2 août. Nous avons visité aujourd’hui le musée de la Paix à Hiroshima consacré aux effets de la bombe. C’était impressionnant et terrifiant. La bombe a fait des milliers de morts dans des circonstances affreuses et pourtant certains pays la convoitent toujours. Les photos, les vêtements retrouvés et exposés ont été un choc pour moi. Cette horreur matérialisée par des vêtements, des cheveux, de la peau, sans jugements critiques ou haine, de façon pédagogique, nous apporte un message encore plus fort. Les gens ont subi une humiliation, un massacre, et ils pleurent et prient pour leurs défunts dignement.
Mercredi 3 août. J’ai rencontré un hibakusha de la seconde génération, celle qui n’a pas été contaminée directement par la radioactivité. Je me suis expliquée avec lui en anglais et j’ai senti qu’il était gêné par mes questions sur la guerre. Le fait qu’il ait été touché par cette horreur alors qu’il n’était même pas né m’a bouleversée. Il me regardait et je sentais en lui la pudeur et la timidité. Je n’ai pu m’empêcher de mettre ma main sur son bras en signe de compassion. Le soir, nous avons été invités à dîner avec des pacifistes japonais. Nous avons chanté, dansé, mangé et joué avec eux. C’était merveilleux de constater que, si différents semblaient-ils, nous étions en si bonne harmonie.
Samedi 6 août. Nous nous sommes tous rendus au Parc de la paix, derrière le mémorial, parmi une foule impressionnante. Des enfants nous donnaient des fleurs et des programmes. Nous nous sommes installés, il y avait des milliers de chaises et tout le monde se plaçait sans bruit. À 8 heures et 15 minutes un enfant et une femme ont sonné la cloche installée sur la scène. C’était il y a soixante ans exactement... à ce moment précis... La musique et le son de la cloche me pétrifient. C’est un instant inoubliable et nécessaire pour la mémoire des victimes, des hibakushas. Plus tard, au monument dédié aux enfants, j’aperçois une femme très émue. Elle sonne la cloche de façon très solennelle et se met à pleurer discrètement. Je suis comme hypnotisée par cette femme. Je me rends compte du contraste entre elle et moi. Je connais ce monument, son histoire mais, pour cette femme, c’est un symbole, un lieu de recueillement. Cette bombe est parmi nous. Ce n’est pas de l’histoire ancienne. Elle fait encore des ravages sur les hommes. En soirée, nous sommes allés au bord de la rivière, devant le Dôme, pour déposer des lampions sur l’eau en mémoire des victimes. J’ai mesuré soudain toute la signification de mon geste en posant mon lampion sur la rivière parmi tous les autres. Cet endroit, en quelques secondes, était jonché de morts, ceux qui étaient encore vivants et brûlés se sont jetés à l’eau, la plupart se sont noyés... Je ne peux contenir mes larmes. L’homme est capable de donner tant d’amour, comment peut-il être aussi cruel ? Je me demande si plus nous évoluons, plus il ne devient pas égoïste et haineux. Quel sera notre avenir ? Cela me fait peur. Je continue de pleurer. Autour de moi, les Japonais chantent et dansent. Ils me donnent de l’espoir. Je me dis que l’avenir, c’est nous qui le créons...
Hakim Chouadra, vingt-quatre ans, gestionnaire dans une agence commerciale, animateur bénévole aux Francas.
8 h 15, les aiguilles d’une montre cassée, recouverte d’une pellicule cuivrée. L’horreur prend sur place une tout autre dimension, se mêlant à la colère pour laisser place à l’incompréhension, à une prise de conscience qui existait mais qui, ici, est rendue réelle et vivante par le poids des images, des témoignages, des vêtements d’enfants, les dessins des survivants. Indescriptible douleur vécue, partagée et ressentie par tous. Les larmes ne viennent pas, l’angoisse nous dévore de l’intérieur, les questions se bousculent, mais personne pour y répondre.
11 h 2, 10 000 soleils irradient de lumière en quelques secondes une ville tout entière. Le ciel s’obscurcit, pleure des larmes noires, la terre devient un enfer, le feu de la guerre consume sans distinction. Et on est là, assis, écoutant le récit de cet homme à qui on a volé la vie, un visage marqué par une souffrance qu’il ne nous est même pas possible d’imaginer, un regard fatigué mais une volonté inébranlable de se battre et de témoigner encore, une voix tremblante mais un discours qui ne change pas malgré l’âge et les maladies. Ses jours sont comptés comme il le dit mais il ne désespère pas de voir triompher la paix.
Comment peut-on faire ça ? Condamner sur simple pression d’un bouton tant de vies, de deuxième et troisième générations, et Dieu seul sait combien d’autres encore en souffriront. Encore et encore, cette haine primaire et ravageuse envers cette « élite », cette poignée d’hommes qui se sont crus au-delà de la condition humaine les 6 et 9 août 1945.
Audrey Pron, vingt et un ans, va entrer en école d’ingénieur pour l’environnement, militante à la JOC, la Jeunesse ouvrière chrétienne.
Dès notre arrivée à Hiroshima, j’ai ressenti l’émotion d’entrer dans cette ville, avec une telle histoire, même chose à Nagasaki. La visite du musée de la Paix laisse sans voix et demande un temps de réflexion, en ce qui me concerne, sur la bêtise humaine. Par la suite, les rencontres avec les hibakushas rendent humble, nos problèmes paraissent dérisoires. Ils se battent chaque jour pour vivre et ils témoignent pour que jamais un peuple subisse cette horreur. Dans la salle où nous étions, le silence se fait quand l’un d’eux prend la parole et un profond respect pour leur récit se fait sentir immédiatement. La cérémonie du 6 a été forte. La violence de la musique aide à visualiser la ville détruite, les corps partout. Je me suis sentie à ce moment-là en communion avec les hibakushas, leurs familles, mais aussi avec toutes les populations en guerre. J’ai été très émue par la cérémonie des lampions. C’était un symbole très fort d’écrire ces messages en de multiples langues et de les déposer sur l’eau de la rivière. La lumière, pour moi, c’est l’espoir, la vie, la paix, et cette petite flamme qui va voguer sur le delta de Hiroshima est une preuve du désir des Japonais de vivre et de ne jamais oublier. En tant que chrétienne je trouve la symbolique de la lumière très forte. Ce temps mpermis de me recueillir et de prier pour les hibakushas dans le monde entier, ceux d’ici comme les victimes des essais nucléaires.
Au cours des échanges avec les Japonais, j’ai mieux compris leur vie, leurs différentes religions, bouddhisme, shintoïsme, christianisme, leur conception de la société. Je pense que des rencontres comme celles-là sont précieuses pour construire un monde de paix. Tout cela m’a renvoyée à la vie dans nos quartiers et nos villes. La paix y est possible. Les réseaux de solidarité comme la JOC et bien d’autres, les mouvements d’éducation populaire en sont la preuve. Mon voyage au Japon a renforcé ma conviction que nous sommes faits pour nous entendre et que nous devons être acteurs de notre vie. Ma foi chrétienne aussi est renforcée autour de l’amour du prochain et entre les peuples. Jamais pendant ce voyage je n’ai entendu un Japonais haïr les Américains responsables des deux bombes, seule l’arme atomique est hautement dénoncée. Cela me renvoie à ma foi en l’homme en la vie et en la paix.
Ecrit par labo94
le Vendredi 9 Septembre 2005, 22:28
dans "International"